Chapitre 2 : communiquer

La question après avoir eu un enfant « Et le deuxième c’est pour quand ? » a été une vraie plaie à entendre. En France, la moyenne est de deux enfants. Tout le monde s’attend à ce que la famille s’agrandisse. C’est un fait. « Ezra a déjà 1 an et demi, vous pensez au deuxième ? »

Après avoir débuté la PMA, il a fallu mettre au courant notre entourage. Ce n’est pas une étape obligatoire et je ne sais pas combien nous sommes à en parler librement. C’était cependant essentiel pour moi. Je n’en pouvais plus de cette question, je n’en pouvais plus de cette pression que les autres mettent sur les couples, les femmes, pour avoir un enfant puis deux enfants.

La fausse couche

Lorsque des personnes proches tombent enceintes, elles font forcément la relation à nous, déjà parents. La question du deuxième revenait en permanence. J’avais informé mon entourage de la fausse couche mais il me semble que ce genre d’événement n’affecte pas la vie des autres autant que la sienne. C’est normal bien sûr. Mais pour la personne en question, moi, c’était juste me, myself and I. Je m’explique : j’étais seule face à moi-même. Certes, mon mari a été très présent, après tout, il était en première ligne. Mais j’avoue que personne n’a voulu en savoir plus ou n’a posé de questions. Tout le monde savait et personne ne faisait rien. 

J’ai appris à ce moment-là qu’une femme très proche de moi et que j’aime énormément avait fait plusieurs fausses couches. Et je me suis demandée pourquoi nous n’en n’avions pas parlé avant. Pourquoi les femmes ne parlent-elles pas de ces moments douloureux en buvant un cocktail en terrasse ? Ça rendrait tellement de sujets plus faciles à aborder et de manière totalement décomplexée en plus. Car si j’avais su plus tôt, peut-être aurais-je eu non seulement une interlocutrice extraordinaire mais aussi une force d’en parler plus ouvertement.

Après ma fausse couche, tout le monde a annoncé « Je suis enceinte ! » C’est comme si l’univers entier me tombait sur la tête. Un coup du destin, le mektoub, le karma. Appelez ça comme vous voulez. Une personne enceinte d’accord. Mais toutes en même temps ? C’était un complot contre moi, c’est sûr.

Compliquées à gérer ces grossesses … « Et pour vous alors ? Ça arrive bientôt ? » et moi à répéter, « Après une fausse couche, il faut généralement se remettre physiquement et mentalement, ce n’est pas si évident que ça. » Il faudrait que toutes les femmes aient des brochures spéciales avortement, fausse couche, césarienne d’urgence (un truc à faire par ici ?). C’est sérieusement comme si elles entendaient les mots mais ne comprenaient absolument pas l’impact physique et mental que cela engendre. Comme à table lorsqu’on dit que le réchauffement climatique c’est horrible mais qu’on roule au diesel. Vous voyez le genre ?

Ce n’est pas de la méchanceté, c’est de l’ignorance. Mais cette ignorance là, aucune femme ne devrait l’avoir. Il y a trop de tabous, de choses dont on ne parle pas parce que ça peut faire peur, parce que c’est dégoûtant … jusqu’à ce qu’on l’apprenne sur le tas. Eh bien je dis NON ! Il y a environ 20 000 femmes, soit une femme sur quatre, qui fait une fausse couche par an. Elle peut s’en rendre compte ou non (cela peut se passer pendant les règles). Et on n’en parle pas. Pourtant, si vous vous renseignez, vous connaissez quelqu’un dans votre entourage qui l’a vécue ou qui va le vivre. Et c’est un moment suffisamment marquant pour ne pas avoir à être seule.

Le passage à vide

Bah oui, parce que se lancer dans l’agrandissement de la famille et échouer, ça peut rendre dépressif. Dépressive et obsessionnelle… je l’ai été pendant plusieurs mois. Maintenant ça va mieux. Mais j’ai traversé une longue période de dépression. Très loin de Priscilla folle du désert, j’étais plutôt comme Jésus pommé dans le désert. Je pensais bébé H/24, surtout quand l’entourage posait des questions. Et ça rend fou. Ça rend fou mais je m’en suis rendu compte. Enfin, c’est surtout mon mari qui s’en est rendu compte. J’ai commencé à voir une psy, ma psy, qui est incroyable et qui m’aide à traverser cette épreuve, comme tant d’autres. J’étais moins souriante, moins présente. J’étais là sans être là. Je me sentais comme dans une prison. Emprisonnée dans mon propre corps. Je voulais hurler, me débarrasser de moi. Juste garder ma pensée. Je n’arrivais même pas à me regarder dans le miroir, je ne me reconnaissais pas, je ne savais plus qui j’étais. Au fur et à mesure de ma thérapie, je suis revenue à moi. Je me suis connectée à l’essentiel, à ceux qui étaient présents, à ma famille, mon mari et mon fils. Je me suis accrochée à mon instinct et j’ai appris à me faire confiance.

La décision de couper avec tout le monde dont j’ai parlé au chapitre précédent est arrivée à ce moment-là. Je me suis dit, littéralement, « c’est moi ou les autres.»

Le réveil

Ah, ce fameux moment de prise de conscience de soi … Une énorme claque, un chamboulement total. Mais ça y est ! Après la traversée du désert, j’avais enfin l’océan devant moi. Je respirais à plein poumons cette odeur de liberté, de courage et de force. Car, finalement, agrandir la famille, faire un bébé … Peu importe que ça prenne un an, deux ans, cinq ans mais on y allait bien finir par y arriver. On VA y arriver ! Quand nous avons mis en place le processus de PMA, j’en ai tout de suite parlé à ma psy. Je crois qu’elle a été la première au courant ! Et ça a été très positif. J’étais enfin « active », et des portes s’ouvraient à moi. Pas seulement dans le domaine personnel mais dans la vie professionnelle aussi. J’ai suivi un programme Ikigai que je conseille fortement. Anais et Sébastien, qui ont monté Wake-Up, sont des personnes géniales qui poussent à sortir de sa zone de confort et à oser entreprendre. Merci à eux de m’avoir poussé, sans le savoir, à l’écriture de ces chroniques.

En parler

C’est pour ça que j’en parle très ouvertement. À la question « À quand le deuxième ? », je réponds simplement que nous essayons depuis un an, que j’ai fait une fausse couche, et que nous sommes en PMA.

Parler de PMA, c’est se confronter aux mille réactions différentes, comme :

Je n’ai pas toujours toutes les réponses à toutes les situations. Mais j’essaie de répondre le plus possible. Pour les questions sur le comment, le pourquoi, de quoi il s’agit, je prends le temps de tout expliquer. Je crois que c’est important et je n’ai pas à m’en cacher. Pour ceux qui s’en foutent, type « passe moi le sel », je préfère qu’on me dise clairement qu’ils s’en tapent et ne me posent pas la question du deuxième au départ. Le reste des réactions, je ne réponds pas. Ce sont des phrases bateaux. Comme quand on te dit « c’est la nature » après une fausse couche. Du coup c’est censé atténuer ma peine ? Comment ça se passe ? Je devrais faire un petit lexique des choses à ne pas dire, des questions à reformuler.

J’ai juste remarqué que plus j’en parle, plus on m’en parle. Plus j’apprends qu’on en parle pas assez surtout. C’est aussi pour cette raison que j’écris ces chroniques. Parce qu’on doit en parler. Que beaucoup de femmes, et leurs partenaires, passent par un parcours de PMA et il n’y a absolument aucune raison de le cacher. Pourquoi n’en parle-t-on pas plus? Pourquoi cacher ces piqûres que l’on fait tous les jours, à la même heure ? En quoi ça dérange ?

Alors je dis tout. Et ceux qui ne veulent pas écouter, pas lire, tant pis. Ils n’ont qu’à quitter la table, changer de place, changer d’interlocuteurs. Ce deuxième bébé, il viendra quand il viendra. Arrêtons de mettre une pression supplémentaire sur ce fameux deuxième enfant. La pression existe suffisamment comme ça, déjà juste pour un enfant !

À toutes celles qui connaissent le parcours PMA, à tous ceux qui ont des femmes autour d’eux qui traversent cette épreuve là, soyez présent. Ce n’est pas un parcours facile et ce savoir soutenu est important. Comme lorsqu’on a appris que l’insémination n’avait pas marché et qu’une amie est venue avec un bouquet de fleurs. C’est bête, mais j’étais très émue par ce geste de compassion et d’amitié. Ne posez pas la question des enfants, chacun fait ce qu’il veut, enfant, pas enfant, enfant unique, famille nombreuse ou juste rentrer dans la moyenne française et avoir deux enfants. Personnellement j’en voudrais quatre. J’en ai déjà un et j’ai une chance inouie.

Bénédicte


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Bénédicte JassonClemence Auteurs de commentaires récents
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Clemence
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Clemence

Merci pour cet article qui fait vraiment beaucoup écho en moi.
Pour ma part je ne sors pas encore de la dépression, j’y suis encore bien ancrée.
Je me fais aussi aider (magnétisme, médecine douce, méditation) mais la répétition des échecs est aujourd’hui beaucoup plus forte.
Je pense que dans ce parcours la perte de confiance et notamment vis à vis de sa féminité est terrible à vivre car on se compare sans cesse aux autres qui y arrivent facilement.